La pédagogie selfie


Au début janvier, dans un atelier que j’anime auprès de enfants, une petite de huit ans me raconte qu’elle a reçu un appareil photo à selfie pour enfants à Noël. A l’heure du numérique, l’appareil photo devient un objet qui ne nécessite pas trop de frais secondaires comme pouvaient le faire autrefois les pellicules photos à développer. On hésitait fortement à faire développer les photos mal cadrées et brouillées des débutants. Un appareil photo peut être un bon outil d’observation. Il permet d’isoler un objet à observer et le mettre en image. Ainsi, le bel oiseau croisé en promenade, la jolie fleur, le beau paysage peuvent être immortalisés .

Mais, le champ de nos vies modernes rétrécit-il à ce point pour que nous tournions vers nous-mêmes le centre de nos observations? Comment en arrivons-nous à limiter nos enfants en les initiant au narcissisme alors que nous devrions leur ouvrir le monde? Sans parler que nous maintenons les filles dans une éducation de souci de l’image et du paraître…

Mais, l’éducation de l’auto adulation ne se limite pas à ce petit appareil!

L’EN en remplit ses programmes! Plutôt que de développer un sens critique et un esprit d’analyse rigoureux, les élèves sont invités à « s’exprimer » sur leurs ressentis. « Que penses-tu de cette histoire? », « Aimes-tu ce personnage? », « Dis ce que tu ressens sur ce sujet »… Les manuels sont remplis de ces questions types Le Figaro où on encourage les lecteurs à donner une opinion à partir de leurs émotions plutôt que de faits d’analyse: « Faut-il abaisser la majorité pénale à 16 ans ? » C’est le développement de propos de café de commerce! Monsieur Michaud pense que ce serait une bonne chose…Que sais-je de la question au plan criminologique? Que sais-je de l’éducation spécialisée pour oser faire compter ma voix?

L’IEF n’est pas exempt de ce travers quand on réduit tout au niveau du désir de l’enfant… Il travaille ce qu’il aime, quand il le veut, le temps qu’il le veut et où il le veut. A l’heure des écrans, la soif d’apprendre peut être fortement contrecarrée par la dépendance que suscitent ces écrans. Certains semblent s’engouffrer à l’adolescence dans les jeux vidéo à longueur de journée . A l’âge des choix pour l’avenir, s’embourber dans une telle voie risque fort d’occulter la possibilité de choix de métier. On se forme vers ce que l’on peut espérer faire puisque le bagage scolaire n’est pas là pour envisager un autre avenir.

Ainsi le monde qui s’ouvre à ces enfants en est un limité à leur propre horizon.

Pourtant, lorsque l’enfant est né, ne nous étions-nous pas juré de lui ouvrir le monde?

La société  actuelle s’embourbe dans tant d’individualisme! Elle offre un monde en selfie consumériste alors qu’elle aurait besoin qu’un courant humaniste la conduise à la conscience de l’existence de l’autre.

photographe

 

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A propos Brune

Mère-enseignante de 8 enfants. Site: grandirpresduchataignier
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9 commentaires pour La pédagogie selfie

  1. Véronique dit :

    Je partage ton analyse…

  2. Véronique dit :

    Surtout en tant que chrétien (ne)…

  3. Ghislaine Cotentin dit :

    Bravo pour cette analyse pertinente… Je constate actuellement, avec un ado. en 2nde, les méfaits de cette centration sur le sujet, pris ainsi comme objet de son auto-analyse ! Ce n’est certes pas nouveau, en témoignent le goût des lecteurs pour les « autobiographies » – écrites par qui ? – et le voyeurisme propre aux sites Facebook, mais les selfies en sont un nouvel aspect… qui touche au pathétique quand je me photographie aux côtés d’une »célébrité » pour me revaloriser par cette proximité !
    La question pour un enseignant est donc : quel remède peut apporter l’enseignement ? On retrouve alors l’idée de distanciation. Par ex. dans « le récit d’enfance », une analyse fera apparaître la façon dont l’écriture introduit une distance entre le personnage-enfant et l’adulte-écrivain qui le met en scène. Alors, pourquoi ne pas utiliser ce même procédé avec ce que nous offre la technologie sur l’image : prendre un « selfie brut » et le comparer à son élaboration que pourrait permettre de réaliser un logiciel type Photoshop (élaboration réalisée par l’enseignant-adulte avec l’enfant – façon portrait-robot – s’il est encore jeune, voire par lui-même, s’il maîtrise la technique), pour y introduire, par ex. de l’humour, ou bien des effets esthétiques, afin de faire mesurer la différence entre les deux images, de faire comprendre comment une image prend sens… On passerait ainsi du simple narcissisme naïf et stérile à une réflexion critique et esthétique.

    • Brune dit :

      Vous apportez là matière à dépasser l’instantanée fébrile… Il existe je pense sur les appareils des applications qui permettent de transformer le sujet de façon amusante… Une idée à creuser…

  4. Ghislaine Cotentin dit :

    Et au-delà, pas forcément amusante, mais on pourrait même imaginer, dès le collège, que cela soutienne un travail sur les fameux « registres », par ex. en recherchant le « merveilleux », « le fantastique », le « tragique », le « satirique »… Ce serait un joli « projet pédagogique », un parcours à partir de quelques oeuvres picturales, par ex., analysées et interprétées, prises ensuite comme modèles de création polymorphe à partir d’un selfie… Je vais suggérer cela comme mini-projet à une collègue de 2nde plus « technicienne » que moi et toujours avide d’exploration de pistes…

    • Brune dit :

      Oui, je me doute que vous parlez d’une approche qui dépasse l’amusement et qui amène à une réflexion en utilisant le média même pour le dépasser 😉

  5. Barbara dit :

    Un grand merci pour ce partage, ça fait vraiment du bien de lire un article avec autant de vérité. Grâce à Dieu, j’ai pris conscience des travers de notre société narcissique, et quite à me faire passer pour une ringarde, aujourd’hui, encore, je pense que tout cela, en plus d’entraîner des conséquences que l’on est encore loin d’imaginer dans l’identité profonde de nos bambins, cela va certainement encourager, à créer des personnalités de petits pervers narcissiques en puissance. C’est incroyable comme l’être humain arrive à se compliquer l’existence en se laissant bercer par l’illusion de la modernité, ou du progrès… Ce constat m’a donné envie de lire et de relire, le livre de Christopher Lasch, né en 1932 qui a écrit, la culture du narcissisme, https://fr.wikipedia.org/wiki/Christopher_Lasch.

    • Brune dit :

      Je pense que c’est sans doute l’un des plus grands défis qu’aura à traverser la prochaine génération… Il existe une telle emphase mise sur l’individualisme, aidé en cela par les technologies au détriment du tissu social, de tout ce qui me relie à l’autre… Difficile de construire une société avec des millions d’égos! Merci pour lien. J’y jeterai un oeil!

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