Ces histoires qu’on ne dit pas


dsc08553Nous partions pour quelques jours et je m’apprêtais à organiser le départ en m’assurant de ne rien oublier. Je révisais ma liste. Avant de partir, je m’assure toujours d’examiner le bagage de mes plus jeunes qui le remplissent  avec une liste que je conçois. En scrutant le barda de ma benjamine, j’y aperçois un polo, un pantalon, une paire de chaussettes et le reste en jouet. Ma fille avait fait fi de ma liste pour se concentrer sur ce qu’elle avait envie d’emporter et ce qui lui semblait précieux. Ainsi, trois poupées, une peluche, une poignée de Playmobil, un sac de billes, de petits autos, des crayons de couleur, un carnet, le jeu UNO, un puzzle et des vêtements de poupées s’entassaient dans son balluchon. Nous avons un très petit coffre de voiture et les éléments que nous emportons sont comptés.

Je lui dis qu’il allait faire froid dans la maison aux volets bleus et qu’il fallait prévoir des vêtements chauds , qu’une paire de chaussettes pour cinq jours c’était un peu court. Ma fille protesta! Elle allait s’ennuyer de ses jouets  si elle ne pouvait les emporter. Il me fallut revisiter son sac et y inclure ce que je savais être essentiel à notre séjour tout en lui laissant quelques effets précieux pour elle.

dsc08061Tant qu’elle ne fut pas sur place, elle ne pouvait pas comprendre ma décision qu’elle jugeait sans doute trop sévère. Pourtant, une fois sur place, elle enfila un gros pull chaud car la maison était glacée! Elle vint m’enlacer la taille et me dit avec un grand sourire « Ouf! Maman, heureusement que tu m’as dit d’emporter  des effets chauds: j’aurais caillé sinon! »

Être parent exige  de prendre des décisions adultes. Ce statut ne sert pas à dominer notre enfant mais de faire appel à un don de prescience. Notre expérience doit servir à prévoir et protéger notre enfant. Un enfant vit dans l’instant présent, il est totalement carpe diem. C’est à nous parent de savoir assurer son avenir à partir de ce que nous savons.

Il existe depuis longtemps un courant d’apprentissages auto-gérés dans la sphère IEF. Un parent vigilant et attentif peut très bien accompagner son enfant dans cette approche. Il peut favoriser l’environnement de l’enfant et lui permettre d’acquérir des outils indispensables pour son avenir, telle la lecture. Mais il est faux de croire que tout se passe bien dès lors que c’est l’enfant qui gère ses apprentissages.

Pour certains parents, parler de « transmission » est considéré comme un gros mot. Pire, cela manquerait de bienveillance car pour eux il est très violent d’imposer des connaissances à un enfant. Mais l’absence de transmission est-il toujours bienveillante?

Mon long chemin en IEF m’a emmené à voir les résultats des différentes approches parentales et à ajuster au mieux avec mes plus jeunes. Il y a des témoignages qui ne viendront jamais aux oreilles des débutants en IEF. Pourtant, certains devraient être entendus, comme ce récit que je vous partage…

Robin était plus âgé que mes aînés. A douze ans il me paraissait grand alors que mon fils avait cinq ans. Il était devenu une sorte de modèle dans le groupe de soutien. Il servait à rassurer les parents dont les enfants refusaient tout effort pour apprendre à lire. Ainsi, lorsqu’un parent d’un enfant de huit ans s’inquiétait que celui-ci ne sache toujours pas lire, on disait: « Ne t’inquiète pas! Robin lui a su lire à onze ans, et quand il s’est décidé, cela n’a même pas pris une semaine qu’il avait rattrapé tout son retard… »

Les coulisses de cette histoire   me sont venues  à l’oreille l’année dernière, maintenant que Robin a plus de trente ans. Robin n’était pas scolaire et ses parents suivant les recommandations en usage à ce moment ont voulu entrer dans les pas de John Holt, inspirés par son magnifique livre « Never too late« . Ils l’ont laissé décider du moment propice pour apprendre à lire. Or, plus le temps passait, plus Robin développait un sentiment d’infériorité et un manque de confiance en ses capacités d’apprendre à lire. Il n’a pas partagé avec ses parents qu’il était sujet de moqueries dans ses cours para-scolaires dû au fait qu’il ne savait pas lire. Il aimait le théâtre, mais fut vite dépassé par son incapacité à lire.

On aurait pu penser que normalement avec cette passion il aurait trouvé la capacité en lui-même d’apprendre . En fait, Robin affirme aujourd’hui que c’est plutôt la honte qui l’a envahi. Il a arrêté le théâtre. Il a d’ailleurs cessé toute activités extérieures. Ses parents s’inquiétant de son isolement, il finit par leur avouer les moqueries qu’il subissait. Ils prirent le taureau par les cornes et optèrent pour une vieille méthode de lecture afin de l’aider à combler cette lacune. Il est vrai qu’en une semaine il lisait de manière très fluide…

Robin est resté très marqué par cette expérience. Pour lui, ce n’est pas le temps gagné dans le processus d’apprentissage qui lui reste mais ses années de moqueries où il s’est senti humilié. Il sait que ses parents ont voulu le mieux pour lui, mais il ne peut s’empêcher de leur en vouloir un peu de ne pas l’avoir outillé pour les fondamentaux.

Nous sommes des adultes. Nous avons des idéaux, parfois même des idéologies. Nous rêvons d’un monde meilleur, moins compétitif, plus axé sur l’humain. Mais ce monde ne sera pas encore en place quand nos enfants rejoindront le milieu du travail. Notre expérience doit les aider au mieux à s’y préparer. Nous avons à prévoir et à les aider à remplir le bagage de leur vie.

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A propos Brune

Mère-enseignante de 8 enfants. Site: grandirpresduchataignier
Cet article a été publié dans accueil, école-maison, Divers, IEF, Réflexions. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

17 commentaires pour Ces histoires qu’on ne dit pas

  1. Joëlle dit :

    Oui du bon sens en toutes choses ! Bon séjour dans la maison aux volets bleus où il faut des pulls epais !

  2. Merci pour ce partage! Ça me renvoie à mon dernier billet sur les apprentissages formels. J’avais voulu parler de la dimension « sociale » des fondamentaux, mais pour finir j’ai omis le passage en question…
    Mon aîné prend plaisir à participer à de nombreuses activités sportives et musicales, est régulièrement invité à des anniversaires etc. où il côtoie des enfants scolarisés, des ados et des adultes. S’il ne savait pas lire, par exemple, certaines lui seraient simplement inaccessibles! Pour d’autres encore il se ferait remarquer négativement, ce qui, au vu de son caractère, serait très douloureux pour lui…
    Les apprentissages fondamentaux sont donc pour lui un moyen d’intégration.

    • Brune dit :

      Merci pour ce commentaire. Je pense aussi que les fondamentaux sont un facteur important d’intégration… Nous avons la responsabilité d’intégrer nos enfants…

  3. Une fois de plus, intéressante réflexion à partir de cette anecdote sur le remplissage du sac… qui me fait penser à l’acception juridique du mot « transmission » : elle le rattache à « un bien, un patrimoine, une jouissance »… Ainsi, il me semble que la 1ère question à se poser pour l’enseignant, et au sens large pour tout « éducateur », bien avant celles sur les objectifs et les compétences chers à nos « penseurs » actuels serait : « Puis-je considérer ce que je veux transmettre comme un bien ? » Si je renonce à transmettre la lecture – bien sûr en essayant de trouver le moyen le mieux approprié – , cela signifie alors que je ne la considère pas comme un bien pour l’enfant…, alors même que, moi, l’adulte, je jouis de cet acquis, et de ce patrimoine, chaque jour ?… Curieux paradoxe…

  4. Verveine Citron dit :

    « Les aider à remplir le bagage de leur vie », une image si poétique, si juste, que j’en aie eu les larmes aux yeux en lisant ton billet ce matin.

  5. maman poisson dit :

    Merci pour ce témoignage Brune

  6. Chris Herlin dit :

    Salut, tu as le Quebec dans la peau…ou tu as lu le magazine Vero qui parle plus ou moins du même sujet…cette article a fait les manchettes cette semaine. Je prefère le tiens…

  7. martine42 dit :

    Bonjour Brune,
    J’aime beaucoup le passage sur la préscience de la maman!
    Merci pour ce partage !
    Martine42

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