Le passage de la rivière


 UDSC00499n jour entre autres, je jouais dans la chambre de ma mère avec Ursule et Hippolyte tandis qu’elle dessinait. Elle était tellement absorbée par son travail qu’elle ne nous entendait pas faire notre vacarme accoutumé.

Nous avions trouvé un jeu qui passionnait nos imaginations. Il s’agissait de passer la rivière. La rivière était dessinée sur le carreau avec de la craie et faisait mille détours dans cette grande chambre. En certains endroits, elle était fort profonde, il fallait trouver l’endroit guéable et ne pas se tromper. Hippolyte s’était déjà noyé plusieurs fois, nous l’aidions à se retirer de grands trous où  il tombait toujours car il faisait le rôle du maladroit ou de l’homme ivre, et nageait  à sec sur le carreau en se débattant et en se lamentant…

Nous arrivâmes, Ursule et moi; au bord de notre rivière, dans un endroit où l’herbe était fine et le sable doux.

Elle le tâta d’abord, et puis elle m’appela en disant: « Vous pouvez vous risquer, vous n’aurez guère plus haut que les genoux… »

Je fis observer que, puisque l’eau était basse, nous pouvions bien passer sans nous mouiller; il ne s’agissait que de relever un peu nos jupes et d’ôter nos chaussures. « Mais, dit-elle, si nous rencontrons des écrevisses, elles nous mangeront les pieds.

-C’est égal, lui dis-je, il ne faut pas mouiller nos souliers, nous devons les ménager, car nous avons encore bien du chemin à faire. »

A peine fus-je déchaussée que le froid du carreau me fit l’effet de l’eau véritable, et nous voilà, Ursule et moi, pataugeant dans le ruisseau. Pour ajouter à l’illusion générale, Hippolyte imagina de prendre le pot à eau et de le verser par terre, imitant ainsi un torrent et une cascade. Cela nous sembla délirant d’invention. Nos rires et nos cris attirèrent enfin l’attention de ma mère. Elle nous regarda et nous vit tous les trois, pieds et jambes nus, barbotant dans un cloaque, car le carreau avait déteint, et notre fleuve était fort peu limpide. Alors elle se fâcha tout de bon, et surtout contre moi qui étais déjà enrhumée; elle me prit par le bras, m’appliqua une correction manuelle assez accentuée et m’ayant rechaussée elle-même en me grondant beaucoup, elle chassa Hippolyte dans sa chambre, et nous mit en pénitence Ursule et moi, chacune dans un coin.

George Sand, Histoire de ma vie

Dire que j’ai cherché ce petit extrait et qu’il se trouvait dans un classeur parmi de vieilles notes de ma belle-mère, ancienne institutrice. J’avais donné cette dictée il y a quelques années à une de mes filles. J’attribuais à tort ce passage à Colette et n’arrivais plus à le retrouver sur internet.

Je m’aperçois que ma belle-mère l’avait sûrement apprécié elle aussi car elle  l’a retranscrit sur trois pages manuscrites. Cela devait sans doute être destiné à une compréhension de texte avec ses élèves vers les années ’50. C’est avec émotion que je l’ai relu ce matin à mes enfants.

Ce court extrait des mémoires de George Sand réveille en nous des souvenirs d’enfance. Le ton des jeux y est juste. Nous en avons tiré une dictée, une compréhension de texte et une recherche dans le dictionnaire pour définir « accoutumé », « guéable » et « cloaque ». Puis, les enfants se sont lancés dans une rédaction à la manière de George Sand sur un souvenir similaire puisé dans leur enfance.

Rivière

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A propos Brune

Mère-enseignante de 8 enfants. Site: grandirpresduchataignier
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